Pourquoi l’expatriation réveille ce qu’on croyait réglé
Pourquoi certaines choses, qu’on pensait avoir laissées derrière soi, refont-elles surface au moment où l’on s’installe ailleurs ?
Beaucoup d’expatriés francophones arrivent à Dubaï avec le sentiment d’un nouveau départ. Un nouveau poste, un nouvel appartement, un nouveau rythme. Et pendant un temps, c’est exactement ce que c’est : de l’énergie, du mouvement, des choses à organiser.
Puis, à un moment qu’on n’avait pas anticipé, quelque chose d’ancien réapparaît. Une anxiété qui n’a pas de rapport apparent avec la vie ici. Une réaction disproportionnée à une remarque anodine. Un sentiment de solitude qui ne s’explique pas seulement par la distance avec ceux qu’on a laissés derrière.
Ce qui voyage avec nous
Quand on déménage, on trie. On décide ce qui vient, ce qui reste, ce qu’on jette. Mais il y a des choses sur lesquelles on n’a pas vraiment notre mot à dire — parce qu’elles ne se présentent pas sous la forme d’objets. Elles ne prennent pas place dans une valise, mais dans ce que la clinique appelle un réseau de mémoire. Ce sont des cartons qu’on n’a jamais complètement déballés.
Ce sont des expériences qui, à l’époque, n’ont pas été pleinement traitées. Pas nécessairement des événements dramatiques. Parfois simplement des périodes où l’on a dû fonctionner sans avoir l’espace pour ressentir ce qui se passait. Un environnement familial dans lequel certaines émotions n’avaient pas leur place. Une rupture qu’on a traversée en restant occupé. Un sentiment de ne pas appartenir, qu’on a appris à ignorer.
Ces expériences, lorsqu’elles n’ont pas été pleinement digérées, ne disparaissent pas pour autant. Elles refont surface sous des formes qui nous échappent : une anxiété sans cause apparente, des émotions disproportionnées par rapport à la situation, parfois un sentiment d’imposture. Dans la façon dont on réagit, des années plus tard, à des situations qui leur ressemblent d’une manière qu’on ne reconnaît pas toujours.
Pourquoi le départ les réactive
L’expatriation n’est pas seulement un changement de lieu. C’est une rupture de repères : les amitiés anciennes, les habitudes, parfois la langue dans laquelle on pense le plus facilement, les petites choses qui, sans qu’on s’en rende compte, maintenaient une forme de stabilité.
Quand ces repères disparaissent, ce qu’ils contenaient ne disparaît pas avec eux. Au contraire — privé de ce qui le tenait en place, cela peut remonter.
C’est pour cette raison que des personnes qui n’avaient jamais eu de difficulté particulière avec l’anxiété, le sommeil, ou les relations, commencent parfois à en rencontrer après leur installation à Dubaï. Ce n’est pas que la ville crée ces difficultés. C’est que le déplacement a desserré quelque chose qui tenait en place ailleurs.
On peut nommer ce qui se passe — comprendre que c’est lié à l’expatriation, au passé, à telle ou telle période. Et pourtant continuer à le vivre.
Chez les enfants
Chez les plus jeunes, cela peut prendre une autre forme. Un mal de ventre avant l’école, sans cause qu’on puisse nommer. Moins de mots à la maison, plus d’écrans, une porte qui se ferme plus souvent. Parfois une tristesse ou une colère plus visibles qu’avant, une difficulté à se faire des amis, et cette comparaison permanente — avant et maintenant, là-bas et ici. Ce sont, eux aussi, des cartons qu’ils n’ont pas eu le temps de déballer.
Ce que ce n’est pas
Ce n’est pas un signe que l’expatriation était une mauvaise idée. Ce n’est pas non plus un signe qu’il y a, quelque part, “un problème à régler” au sens où on règle un dossier administratif.
C’est plutôt une information : quelque chose, dans ce qui a été vécu avant, demande encore à être intégré. Le départ n’a pas créé ce contenu. Il a simplement retiré ce qui le maintenait à distance.
Ce que travaille l’EMDR dans ce contexte
La thérapie EMDR permet de revenir sur ces expériences — non pas en les “rouvrant” comme on rouvrirait une vieille blessure, mais en permettant au système nerveux de les retraiter, jusqu’à ce qu’elles cessent de générer des réactions au présent.
Pour les adultes francophones vivant à Dubaï, une thérapie EMDR en français permet de faire ce travail dans la langue dans laquelle ces expériences ont souvent été vécues à l’origine — ce qui n’est pas un détail.
Le déménagement ne s’arrête pas au transport des meubles. Une partie de ce qui nous constitue continue son trajet, en silence, et arrive parfois bien après les cartons.